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vendredi 22 mars 2013

L'immobilité

Elle regarde dans le vide, et moi je la regarde.

Cela dure comme ça de longues minutes. Je crois que dans sa tête il n’y a rien. Dans la mienne les idées s’enchaînent les unes aux autres par association, si bien que je finis moi aussi par regarder dans le vide. Et nous restons là, côte à côte et silencieuses, le dos contre le chauffage, à ne plus rien penser ni voir, endormies sous le tic-tac hypnotique de la pendule qu’elle n’entend même pas, réveillées parfois par les gargouillis de son ventre qui n’en finit pas de s’agiter.

Et puis parfois tout s’anime, elle relève la tête, essuie ses lunettes, en vérifie la transparence à la lumière. Pourtant, cette toilette achevée, elle ne les remet pas sur son nez mais reprend plutôt sa position initiale et son regard se perd à nouveau. Dérangée moi aussi dans mon immobilité, je regarde attentivement ma peau luisante, graissée par la vaseline appliquée en un trait épais qui court de mon index gauche à la moitié de mon avant-bras.

Tout s’agite à nouveau quand elle se lève brusquement pour aller aux toilettes. Mais elle y va pour rien, pour passer le temps, pour marcher quelques pas. Ou bien elle se lève ouvertement sans but, marche d’un pas traînant de la cuisine à la salle, de la salle à la chambre, de la chambre à la salle de bain ; elle s’arrête de temps en temps pour regarder autour d’elle. Enfin, elle revient dans la cuisine et retrouve son tabouret.

Quand elle vient se rassoir j’ai parfois envie de la prendre dans mes bras, de me coucher sur son épaule et que nous regagnions notre immobilité, là, l’une contre l’autre, à regarder les petits carreaux gris mouchetés qui couvrent le sol de la cuisine.

Mais je ne le fais pas.

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