Je monte en voiture et claquant simplement la portière je me sens déjà et enfin isolée. Je m’étire, me tends tout entière vers le côté opposé, passager, et verrouille une à une les quatre portes de ma vieille Audi. Tout est ainsi plus clos, plus étanche. C’est comme lorsque petits, nous – ou je, pour vous je ne sais pas – traçais des cercles, entourais des mots, encadrais le titre d’une leçon : il fallait absolument que les deux extrémités du trait se rejoignent, que l’enceinte soit close. Sans cela je sentais que les mots pourraient s’échapper par cette barrière laissée entr’ouverte. Je ne sais pas d’où venait cette peur, ni pourquoi j’ai cru la retrouver dans ce geste de conductrice.
Mouvement essentiel, je choisis ce qui emplira mes oreilles, presse le bouton + pour ajuster le volume. Enfin je démarre, nous prenons de la vitesse. Enfermée dans cette bulle de son et d’acier je flotte dans une nuit percée par la lumière jaune de mes phares. Alors, tout s’abandonne. Je nous visualise extérieurement, fendant l’air déjà frais car privé de soleil. Souvent, je suis absente. Mes efforts pour penser ne servent à rien, ce sont des instants qui doivent être morts. Plus souvent encore je suis mélancolie. Comme on ne pleure qu’après s’être retourné, abrité des regards, la langueur ne me saisit que lorsqu’elle me sait isolée ; autour de moi, la route. Je suis seule : en témoigne les quatre verrous enfoncés. Et pourtant je file ; cette vitesse empêche toute grisaille de s’épaissir, me laissant d’autant plus libre de m’y abandonner sans crainte.
Comme lors de voyages plus longs, je redoute le moment de l’arrivée. Et même avant cela, l’instant où l’éclairage public remplacera ma phosphorescence plus sommaire. Je serai alors découverte, à nu, dans le même geste que celui qui, pour le réveiller, retire brusquement la couverture de l’enfant assoupi.
Mon esprit, mes pensées, dilatés au point d’épouser les contours de la carrosserie doivent alors se tasser et se recroqueviller à nouveau dans l’étendue plus réduite de ma peau. J’en suis embarrassée, comme plus lourde.
Pleine et vide.
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