Je commence à croire que ce foutu neurologue avait raison.
Ce qu’il a pourtant pu m’énerver avec ses phrases répétées cinq fois, chacune
pour bien couvrir nos oppositions. Ne pas prendre la peine d’écouter les
craintes, les douleurs ou simplement les suppositions, je trouve cela déplacé
pour « quelqu’un qui est là pour vous rassurer ».
Cela n’empêche… Non, ce n’est pas être nerveux qui maintient
en vie, mais bien l’angoisse qui vous tue, les tergiversions qui vous
affaiblissent. C’était tellement évident pourtant : il y a 25ans, si
« jeune » et pourtant première vraie douleur, première blessure
profonde à jamais ouverte. Le moustachu l’a compris à peine entendu :
« veuve »
C’est qu’il en a brassé des « veuves », il sait
bien que ses neurones chéries en avalent de la « veuve ». On n’y
pense pas quand on est d’après, lorsque l’on n’a pas vécu, alors que ce n’est
pour nous qu’une idée, confinée dans l’imaginaire, à peine douloureuse
tellement elle est lointaine, tout juste un léger regret.
On voit bien que c’est la nervosité, mais enfin bon, tout le
monde est dans le même cas n’est ce pas ? À un certain âge, vous
comprenez, ils deviennent tous comme ça. Ruminer toute la journée le passé et
le futur, les choses les plus banales, ce qu’on va manger à midi et qui l’on a
vu dans la semaine, ça vous affole pour un rien.
Mais pourquoi l’évident m’a-t-il échappé, le flagrant ?
Seconde plaie que de voir pourrir son enfant, de suivre le déclin social, la
perte de toute raison, l’abandon, la négligence, la honte absolue, et face à
cela l’impuissance dans toute son immensité. Chercher chaque jour et en vain
une solution, la solution. Arrêter de redouter un appel qui annoncerait
l’amputation d’un morceau de sa chair, enfin. Etre réaliste vous consume
tellement, le rêve est si bon. Tout reviendra et nous parlerons, il m’a
tellement manqué. Lui sait tout ce que j’oublie, et il est le seul. Si
seulement il était là, oui c’est ça, juste là. Lui il saurait. Et pourtant,
Dieu qu’elle sait que cela n’arrivera jamais, que son fils bien que vivant est
perdu à jamais, qu’elle risque de vivre l’inconcevable pour une mère.
Le voilà, l’avion qui décolle dans sa tête : c’est son
rêve qui s’envole, loin derrière les nuages, mince et faible espoir, délire
improbable. Le noir, c’est le réveil. Et les tremblements, c’est cette honte
d’avoir cru à l’impossible, c’est la douleur de voir la triste réalité.
Il ne faut pas m’en vouloir d’avoir cherché un nom à coller
à cela. J’ai si peur que l’angoisse continue son grand repas. J’ai si peur
qu’elle parte un jour dans l’avion, avec l’espoir de rejoindre son rêve. J’ai
si peur de rester seule à la guetter, loin derrière les nuages.
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